Le poids des députés chambellans
Il n’y a pas toujours eu autant de chambellans au Corps législatif. Il n’y en a pas dans la session de 1852 puisque l’Empire et donc la Maison de l’Empereur n’existent pas encore. Dans les deux premières législatures, la croissance est continue jusqu’en 1861. On passe, en effet, de deux chambellans lors de la session de 1853 à neuf lors de celles de 1860 et 1861 puis on tombe à sept à la veille des élections générales de 1863 (8). C’est au lendemain de ces dernières, à l’ouverture de la session de 1864, que l’on atteint le chiffre record de dix, puis l’on se maintient dans les sessions suivantes à neuf. Lorsque la Chambre décide de l’incompatibilité entre les fonctions de chambellan et le mandat de député, en novembre 1869, les députés considèrent que les chambellans exercent une fonction publique rémunérée ce qui va à l’encontre du décret du 2 février 1852 (9). Les députés chambellans remettent alors leur démission à l’Empereur qui la refuse. Napoléon III ressent comme une attaque personnelle l’attitude des députés qui ont voté pour l’incompatibilité. Pour lui, cette dernière n’existe pas tout simplement parce que le service dans sa Maison n’est pas une » fonction publique rétribuée « . Mais les ministres ne souhaitent pas défendre ce principe. Ils font valoir à l’Empereur que cela entraînerait huit élections partielles dans des circonstances délicates. Les chambellans démissionnent donc de leur fonctions et l’Empereur les nomme aussitôt chambellans honoraires. Ils resteront fort proches de la Cour (10). À la chute de l’Empire, la Chambre ne comprend plus que sept chambellans honoraires.
Bien sûr ces chiffres sont à comparer au nombre total de chambellans et de députés. Au début de l’Empire, il y a huit chambellans. Trois ans après, ils sont dix puis douze (11). Les députés sont donc nettement majoritaires au sein des chambellans. Être chambellan donne les meilleures chances de siéger un jour au Corps législatif.
Par ailleurs, six cent treize hommes ont été députés du Second Empire. Les députés chambellans ne représentent que 2,77 % de l’ensemble et si l’on ajoute les trois députés qui ont été chambellans après leur mandat, on n’atteint toujours qu’une proportion dérisoire. À l’ouverture de la session de 1864, là où ils sont proportionnellement les plus nombreux, ils ne représentent que 3,57 % de la Chambre. Ceci montre bien qu’il faut relativiser leur importance numérique. Qu’en est-il maintenant de leur poids en terme de présence ? Alors que cinquante-deux députés ont siégé durant tout le Second Empire, un seul député chambellan, Arjuzon, est dans ce cas. La durée moyenne de présence des chambellans au Corps législatif est de huit ans et demi, ce qui ne les singularise pas des autres membres de la majorité gouvernementale. Certains de ces chambellans comme le marquis de Riencourt ou le comte de Belmont siègent très peu (12). Ils ne représentent donc qu’un groupe fort restreint au sein de la Chambre.
Comment et pourquoi devient-on député chambellan ?
En général, la nomination au poste de chambellan précède l’investiture comme candidat officiel (13). En quoi consiste donc cette fonction de chambellan ?
» Les Chambellans sont Officiers civils de la Maison de l’Empereur (…). Il y a toujours au Palais un Chambellan de service ; il est relevé tous les huit jours. Il est chargé d’introduire près de Sa Majesté les personnes qui peuvent être admises près d’Elle et auxquelles Elle veut parler. Le Chambellan ne quitte les appartements que quand Sa Majesté est couchée, et il doit y être rendu une heure avant son lever. Le Chambellan suit l’Empereur au Conseil d’État. Il habite le Palais. Toutes les fois que l’Empereur reçoit dans les grands appartements, quatre chambellans sont obligés de s’y trouver et tous ont la faculté de s’y rendre. Sa Majesté désigne particulièrement les Chambellans qui doivent l’accompagner dans ses voyages. » (14)
Le plus fréquemment, c’est donc après avoir appris à mieux connaître ses chambellans dans leur service aux Tuileries, que l’Empereur leur propose de devenir députés en bénéficiant de l’appui du gouvernement. Tous les députés chambellans ont reçu l’investiture officielle (15). De toute façon, il est évident que pour servir aux Tuileries, il est préférable d’être de la plus stricte orthodoxie bonapartiste. D’Arjuzon a été le compagnon d’enfance de Louis-Napoléon. Quant à Rodolphe d’Ornano, il est devenu son ami un peu plus tard, au cours d’un séjour à Arenenberg. Les autres personnages de notre corpus sont bonapartistes avant l’Empire et même avant la Seconde République. Il y a, malgré tout, deux exceptions. Tout d’abord, le marquis d’Havrincourt, qui accueille très favorablement la Révolution de 1848, proteste contre le coup d’État du 2 Décembre à la mairie du Xe arrondissement et se retrouve enfermé à Mazas, pour peu de temps, il est vrai (16). La deuxième exception est Zorn de Bulach, fort légitimiste dans ses jeunes années, qui en 1850 encore, rend visite au comte de Chambord à Wiesbaden (17). D’autre part, si tous ont bénéficié de la candidature officielle en tant que chambellans, ils ont pu se présenter précédemment sous une étiquette indépendante. C’est le cas, là encore, d’Havrincourt en 1852 (18). Aux élections générales de 1852 et de 1857, les candidats officiels chambellans ou futurs chambellans sont élus très facilement. Tascher de la Pagerie est, par exemple, élu en 1857 dans la deuxième circonscription du Gard par 99,78 % des votants et 82,48 % des inscrits. L a plupart figurent parmi les mieux élus des deux premiers Corps législatifs avec plus de 90 % des votants (19). Il n’en est plus que rarement de même par la suite. Zorn de Bulach, suite à l’annulation de son élection de 1863, ne parvient pas à se faire réélire en janvier 1864 et doit attendre 1869 pour siéger au Corps législatif. En 1869, Conegliano est battu dans le Doubs et Las Cases dans le Maine-et-Loire. Les temps deviennent durs pour les députés chambellans à l’heure où le régime se libéralise. Ils cumulent en effet deux des méfaits de l’Empire en ses plus beaux jours d’autoritarisme: les faveurs de Cour et la pratique de la pression électorale. Ils ne sont plus systématiquement élus et lorsqu’ils le sont, on leur conteste presque toujours la validité de leur élection.
Si l’Empereur fait si fréquemment de ses chambellans des députés, c’est qu’il y trouve un moyen commode d’être informé de ce qui se passe à la Chambre ou bien d’y faire connaître ses opinions. Les députés chambellans sont donc ses yeux, ses oreilles, parfois sa bouche, auprès d’un Corps législatif qu’il ne voit, en tant que tel, qu’une fois par session, lors de la séance solennelle d’ouverture. Conegliano nous a laissé, à ce sujet, un témoignage qui mérite d’être rapporté : » Lorsque le Chambellan était député, l’Empereur, en sortant, ne manquait jamais de lui dire : « Vous allez à la Chambre ? – Oui, Sire ». C’était un congé, sinon un ordre, il devait rester jusqu’à la fin de la séance si elle présentait quelque intérêt; le soir à dîner, l’Empereur ne manquait jamais de lui demander ce qui s’était passé au Corps législatif ; si le Chambellan répondait d’une manière évasive, ne voulant pas parler devant les serviteurs, Sa Majesté l’interrogeait après dîner. Il devait répondre avec précision, formulant très nettement son jugement et sur les orateurs de l’opposition et sur ceux du gouvernement, indiquant, quelle avait été l’impression produite sur la Chambre par la discussion, il était de rigoureux devoir de parler avec une sincérité absolue ; l’Empereur avait été déjà instruit par une dépêche et par la visite d’un Ministre, mais Sa Majesté tenait à connaître les diverses impressions. » (20) On comprend mieux qu’au Palais-Bourbon, nombre de collègues se méfient des députés chambellans.
Une fois devenu député, le chambellan tire profit de sa proximité de l’Empereur. Il joue un rôle d’intermédiaire privilégié et pas toujours désintéressé, entre ses électeurs et l’État. François Igersheim a bien montré la manière d’agir de Zorn de Bulach. Ce dernier fait nommer ses protégés à des postes de magistrats en Alsace et, en juin 1867, il profite du service de Cour pour demander à l’Empereur une somme de deux millions par an pour l’achèvement de la régularisation du Rhin (21).
Il nous faut maintenant comparer les députés chambellans avec leurs collègues tant du point de vue privé que public, à la ville comme à la Chambre, pour voir s’ils constituent un groupe cohérent ou non.
Portrait de groupe des députés chambellans
Ce qui frappe avant tout, c’est l’homogénéité des âges des députés chambellans puisque entre le plus âgé, Félix d’Arjuzon et le plus jeune, Augustin-Martin d’Ayguesvives, il n’y a que 29 ans (22). Les personnages de notre corpus deviennent en moyenne chambellans à 39 ans et députés à un peu plus de 40 ans soit plus jeunes que leurs collègues. Le benjamin étant Odon de Chaumont-Quitry chambellan à 25 ans en janvier 1853 et député à 26 en juillet 1854 (23) ; le plus âgé, le marquis d’Havrincourt, chambellan à 53 ans et député à 56, mais bien loin des doyens de la Chambre.
Tout naturellement, notre corpus se recrute dans l’aristocratie. Tous les chambellans députés sont nobles. Au moment où ils entrent à la Cour, l’un d’entre eux est duc et prince (Alexandre Macdonald duc de Tarente), cinq sont marquis, sept comtes, deux vicomtes et un baron (le freiherr alsacien François Zorn de Bulach). La plupart appartiennent à la noblesse d’Ancien Régime, fort ancienne pour certains, puisque les Riencourt, par exemple, sont cités dès 1066. La noblesse d’Empire est fort bien représentée avec huit députés chambellans dont le plus jeune des huit enfants du duc de Cadore, le benjamin des quatre enfants du comte de Las Cases, le fils du maréchal Macdonald, et Charles comte Tascher de la Pagerie, petit-cousin de l’Impératrice Joséphine. Charles Thoinnet de la Turmelière fait exception puisqu’il n’est pas titré (24) et que sa noblesse ne remonte qu’à son arrière-grand-père qui a acquis, à la fin de l’Ancien Régime, l’office anoblissant de conseiller-secrétaire du roi.
Par bien des traits, les députés chambellans sont des héritiers, héritiers sociaux, d’une certaine façon de leur fonction de Cour, mais aussi héritiers politiques. Le père du comte d’Arjuzon a été premier chambellan du roi de Hollande, frère de l’Empereur, et, pair de France; sa mère, dame du Palais de la reine Hortense. Le comte est apparenté aux Reiset, Reille et Ségur, députés et sénateurs du Second Empire (25). Odon de Chaumont-Quitry est le fils d’un chambellan de l’Impératrice Joséphine et le cousin germain de Charles Tascher de la Pagerie, lequel est le fils du grand-maître des cérémonies de l’Impératrice Eugénie, appelé par la suite à siéger au Sénat du Second Empire. Belmont est également le fils d’un chambellan, mais de Napoléon Ier cette fois. Jérôme-Paul Nompère de Champagny descend du ministre, sénateur d’Empire et pair de France ; il est frère et oncle d’un pair, d’un chambellan, de députés. Le marquis de Conegliano est petit-fils de député et, par sa mère, du maréchal Moncey, pair de France dont il hérite du nom. Le marquis d’Havrincourt est petit-fils de pair et sénateur, neveu de plusieurs députés, beau-frère de Taillepied de Bondy, pair de France et sénateur, et, est apparenté aux Macdonald, Tascher et Chaumont-Quitry. Le comte Georges de La Bédoyère est le fils du comte Charles, général et pair des Cent Jours, fusillé à 29 ans dans la plaine de Grenelle. Il est parent de nombreux parlementaires, en particulier par sa mère, née Victoire de Chastellux. Le marquis de Las Cases est le fils du chambellan de l’Empereur, député. Son frère aîné est aussi d&eac ute;puté sous la Monarchie de Juillet, puis sénateur du Second Empire. Alexandre Macdonald est fils, beau-frère et cousin de pairs, députés et ministres, tout comme Rodolphe d’Ornano, qui est de plus, le frère utérin du comte Walewski. Olivier de La Poëze est cousin par alliance du marquis de Quinemont, député du Second Empire. Riencourt, de son côté, est le parent d’un autre collègue, Tillette de Clermont-Tonnerre. Quant à Zorn de Bulach, il est le fils d’un député de la Restauration.
Les mariages permettent de consolider les alliances sociales et politiques (26). En 1826, Félix d’Arjuzon prend pour épouse Isabelle Reiset, ce qui en fait le beau-frère de Beurnonville, pair de France et de Jules Reiset, futur député du Second Empire. En 1835, le marquis d’Havrincourt épouse Henriette de Rochechouart-Mortemart, fille du duc, lequel est pair de France et plus tard sénateur du Second Empire. Tascher de la Pagerie est marié, depuis 1838, à la baronne du Saint-Empire Pergler de Perglas, fille d’un chambellan du roi de Bavière. En 1849, Zorn de Bulach épouse une Reinach-Hirtzbach, fille d’un député et pair de France, soeur d’un futur député du Second Empire, belle-soeur du général Salignac-Fénelon, futur sénateur du Second Empire. La Poëze s’allie aux La Rochelambert en 1853, par son mariage avec Fanny, fille du sénateur du Second Empire. Son épouse est nommée dame d’honneur de l’Impératrice et il devient ainsi le beau-frère de LaBédoyère, lequel a épousé en 1849, Clotilde, soeur de Fanny. En 1857, Conegliano épouse Jenny Levavasseur, nièce du député de la Seine-Inférieure.
L’étude des activités professionnelles des députés chambellans révèle une certaine homogénéité. Avant de devenir chambellan, Arjuzon est gentilhomme de la Chambre du roi sous CharlesX puis, propriétaire. Belmont, ancien officier au service de Bavière, est aussi qualifié de propriétaire. Chaumont-Quitry, d’abord officier aux chasseurs d’Afrique, a renoncé à la carrière des armes, suite à la mort de ses deux frères aînés. Halwin de Piennes, Zorn de Bulach, Conegliano, Tarente, La Poëze et La Bédoyère sont également qualifiés de propriétaires. Havrincourt a été lieutenant d’artillerie puis, après sa démission, est devenu propriétaire et raffineur de sucre dans son département. À partir de 1854, Ayguesvives, propriétaire, devient écuyer de l’Empereur, avant d’être nommé chambellan. Le parcours de Riencourt est identique. Tascher de la Pagerie vit en Bavière jusqu’à l’élection présidentielle puis, il vient retrouver son ami d’Arenenberg et occupe des fonctions de Cour à partir du moment où ce dernier devient empereur. Las Cases, après avoir été lieutenant de vaisseau, dirige des mines à Chalonnes-sur-Loire. Ornano débute dans la diplomatie comme attaché à la légation de France à Dresde, puis, à l’ambassade de Londres, mais, en raison de ses liens avec Louis-Napoléon Bonaparte, il est contraint de démissionner. Il devient préfet de l’Yonne peu avant le coup d’État et réprime le soulèvement de Clamecy. En 1853, il est de la première promotion de chambellans puis, le 1er février 1859, devient premier maître des cérémonies de l’Empereur, charge spécialement cré ;ée pour lui et qui est supprimée à sa mort (27). Le profil type du député chambellan du Second Empire est donc celui d’un ancien officier devenu propriétaire, le plus souvent d’ailleurs, grand propriétaire foncier. Ce sont au total quatorze des dix-sept députés chambellans qui sont qualifiés de propriétaires au moment de leur première élection au Corps législatif, proportion très supérieure à celle des propriétaires parmi l’ensemble des députés.
Le député chambellan doit avoir une surface financière certaine dans sa double attribution. En effet, alors que les appointements d’un grand chambellan sont de 40 000 francs et ceux du premier chambellan sont de 30 000 francs, ceux que perçoit un chambellan ordinaire ne s’élèvent qu’à 12 000 francs (28). Rappelons par ailleurs qu’avant le 25 décembre 1852, les députés ne bénéficient pas d’une indemnité parlementaire. À cette date, il leur est accordé qu’une somme de 2 500 francs par mois de session. Le senatus-consulte du 18 juillet 1866 porte cette dernière à 12 500 francs par session (29). Pour tenir son rang, bien occuper des fonctions qui ne sont pas parmi les plus lucratives de l’époque, le député chambellan doit donc avoir des assises solides. La plupart d’entre eux sont, nous l’avons dit, de grands propriétaires fonciers. Ils possèdent presque tous un château et, quelques-uns, un hôtel particulier dans la capitale. Roger de Riencourt laisse à sa mort plus d’un million dans sa déclaration de mutation par décès parisienne. Il dispose de nombreuses propriétés en province et en particulier dans le Pas-de-Calais, mais aussi le somptueux domaine du Plateau près de Dourdan (30). Grâce aux dossiers de conseillers généraux de 1870 (31), et même si cette source est à prendre avec précaution, on peut dresser un tableau des revenus des députés chambellans à ce moment-là. Onze sont encore vivants et nous connaissons les revenus de sept d’entre eux. La moyenne se situe à 55 000 francs et la médiane à 50 000 francs. Avec 100 000 francs, le baron Zorn de Bulach, richement possessionné des deux côtés du Rhin, est le p lus fortuné. Quant au marquis d’Havrincourt, il disposerait de la plus grosse fortune de son département, lui-même parmi les plus riches, sous le Second Empire (32). Au total, le député chambellan est un homme très riche, plus que la moyenne de ses collègues parlementaires.
Le député chambellan a des obligations sociales du fait de sa double appartenance, de sa proximité du pouvoir. Outre les réceptions de la Cour, on le retrouve fréquemment dans les clubs parisiens, hauts lieux de la sociabilité des gens qui comptent, en ce milieu du XIXesiècle. C’est au Cercle impérial que l’on rencontre le plus de députés chambellans et cela n’a rien d’étonnant; ce cercle est aussi le plus proche du gouvernement, siège dans un immeuble qui appartient à l’État, et doit lui stipuler toute modification de son règlement. Certes, on s’y réunit avant tout pour jouer, mais, bien que l’article 25 du règlement indique que toute réunion politique organisée est interdite, on y discute fréquemment des séances du Corps législatif, dans le cabinet de lecture, dans la bibliothèque ou autour du billard. En 1862, ce cercle compte six membres de notre corpus (33) soit, compte tenu de deux décès survenus avant cette date, 40 % des députés chambellans, beaucoup plus que les députés en général et même que les candidats officiels (34). Au Cercle de l’Union, on retrouve, à la même époque, le comte de La Bédoyère et le comte de Riencourt; au Jockey Club, les comtes d’Ayguesvives, de Riencourt et de La Poëze et le marquis de Chaumont-Quitry; au Cercle agricole, le marquis d’Havrincourt, les comtes de La Poëze et de Riencourt.
L’étude des décorations permet de saisir l’un des avantages les plus tangibles que l’on peut tirer du mandat de député et de la fonction de chambellan. Tous les députés chambellans sont décorés de la Légion d’honneur (35). À leur mort, on compte cinq chevaliers, onze officiers et un commandeur, Rodolphe d’Ornano. L’essentiel des promotions s’est fait pendant le passage à la Cour et le mandat de député et, tous sans exception, doivent au moins une promotion à l’un de leurs deux postes. Ne citons que deux exemples : Auguste-Martin d’Ayguesvives devient chevalier de la Légion d’honneur, le 12 août 1859, comme écuyer de l’Empereur et est promu officier, le 14 août 1869, comme chambellan. Quant à Zorn de Bulach, il est chevalier en août 1860, et officier en août 1867, les deux fois comme chambellan (36). En proportion, les députés chambellans sont beaucoup plus décorés que les simples candidats officiels élus qui figurent pourtant eux-mêmes parmi les hommes les plus honorés de leur temps (37). Il est vrai que leur position est doublement privilégiée. Par contre, on ne rencontre parmi eux aucun grand-officier, ni aucun grand-croix. Là, il faut chercher l’explication dans leur relative jeunesse et dans l’arrêt précoce d’un emploi militaire dont on sait qu’il est le principal pourvoyeur de Légions d’honneur. En ce qui concerne les décorations étrangères, treize des dix-sept députés chambellans en possèdent, proportion beaucoup plus forte que pour les autres députés. Pour la plupart, cela s’explique par la position même de chambellan, par le fait de côtoyer à la Cour des princes et dignitaires étrangers. Parce qu’il parle allemand, Zorn de Bulach e st attaché à la personne de Guillaume Ier, lors de la visite de ce dernier à l’Exposition Universelle de 1867 ; il est décoré de la Couronne et de l’Aigle Rouge de Prusse (38).
Malgré les loisirs importants dont disposent ces grands propriétaires, ils ont peu écrit. Ils figurent même parmi les plus improductifs du Corps législatif. La majeure partie se contente de la publication de professions de foi électorales, de discours parlementaires ou bien d’allocutions lors d’inaugurations. Tout juste peut-on noter que Rodolphe d’Ornano s’est essayé avec succès à la poésie dans ses jeunes années et qu’il est l’auteur d’une brochure remarquée, intitulée De l’Administration de l’Empire… parue chez Dentu en 1860. Par ailleurs, c’est à la vocation tardive de Conegliano que l’on doit de si bien connaître la Cour du Second Empire et, en particulier, son personnel. En effet, à la fin de sa vie, il publie un grand in quarto, Le Second Empire, la maison de l’Empereur… rédigé sur le conseil de l’historien Frédéric Masson qui préface l’ouvrage. Après sa mort, sa femme publie la biographie qu’il a rédigée sur son grand-père maternel, le maréchal Moncey, duc de Conegliano. Il est cependant une exception qui mérite d’être relevée ; le marquis d’Havrincourt est l’auteur de nombreuses brochures à caractère agricole, en particulier, sur la question des sucres et sur son propre domaine.
On voit donc que les députés chambellans présentent certains traits communs qui les distinguent de leurs collègues députés. Tous nobles, ils sont de jeunes héritiers sociaux et politiques. Bien plus souvent que la moyenne, anciens officiers et grands propriétaires, ils sont aussi plus fortunés et plus décorés. Ils consacrent enfin la plus grande partie de leurs loisirs au club, et non à l’écriture. Qu’en est-il de leur activité purement politique ?
Le chambellan comme député
Les députés chambellans sont des hommes nouveaux en politique. Il est vrai qu’ils sont jeunes. Un seul a exercé un mandat national avant le coup d’État du 2 Décembre. Il s’agit du marquis d’Havrincourt qui est aussi l’un des plus âgés à ce moment-là puisqu’il a déjà 45 ans. Après avoir échoué à la Constituante en 1848, il est élu à la Législative le huitième sur quinze dans le Pas-de-Calais. Il est aussi conseiller général de son département depuis la fin de la Monarchie de Juillet et maire de son village. Un autre député est conseiller général, Arjuzon. Le doyen des futurs députés chambellans a d’ailleurs refusé la pairie à laquelle son père a renoncé, suite aux Trois Glorieuses. Quand à Rodolphe d’Ornano, il a été porté candidat aux législatives de 1848 mais a fini par se désister au profit du maréchal Bugeaud (39).
En général, le futur député chambellan est bien enraciné dans sa région avant d’en être l’élu. Sans être à proprement parler un notable puisqu’il est jeune et n’a pas encore exercé de mandat national ou local, il a tout pour en devenir un. Dans treize cas, il est, par ses attaches familiales comme par ses propriétés, originaire du département qu’il va être appelé à représenter au Corps législatif. En général, il s’agit d’une origine familiale paternelle, voire des deux parents, mais, dans un cas, l’attache régionale est due uniquement à la mère. C’est par celle-ci, née Jannot de Moncey et fille du maréchal, que Duchesne de Gillevoisin, marquis de Conegliano, se rattache au Doubs. Dans trois cas, le lien avec le département qui est choisi est plus récent, plus ténu. Le marquis de Belmont doit de représenter les Basses-Pyrénées au fait que sa mère se soit remariée en 1819, alors qu’il n’a encore que quatorze ans, au baron de Grouseilhes, béarnais, avocat général à Pau (40). Barthélémy de Las Cases s’installe en Anjou car son frère aîné Emmanuel, y possède les mines de Chalonnes-sur-Loire (41). Quant à Rodolphe d’Ornano, c’est à son court mais efficace passage à la préfecture de l’Yonne qu’il doit d’être désigné pour représenter ce département (42). Dans l’unique cas de Tascher de la Pagerie, élu du Gard, aucun lien ne semble exister avant l’élection (43). En l’absence de toute certitude nous ne pouvons donc qu’émettre une hypothèse, celle d’un candidat imposé depuis Paris, dans une terre difficile. Le succès remporté n’en e st pourtant pas moins net (44).
Sous le Second Empire, onze députés chambellans siègent au conseil général du département qu’ils représentent à la Chambre. Il faut ajouter en outre Odon de Chaumont-Quitry, député de la Sarthe, mais surtout attaché à l’Eure (45) et Havrincourt, qui représente le Nord au Corps législatif, mais, est élu local du Pas-de-Calais. Les six autres mandats municipaux, exercés exclusivement dans des villages ou des gros bourgs, le sont tous dans le département de représentation. Quant aux postes au bureau du conseil général, les députés chambellans y sont bien représentés, avec quatre vice-présidences et deux présidences, celle du marquis d’Havrincourt dans le Pas-de-Calais, et celle du duc de Tarente dans le Loiret.
La plupart des grandes régions du pays ont au moins un député chambellan. Cependant, aucun département n’en a plus d’un. On constate une sur-représentation du grand-ouest (Bretagne, Normandie, pays de la Loire) avec huit députés chambellans sur dix-sept. Il faut sans doute invoquer ici le fort poids de la noblesse dans la représentation de cet ensemble géographique. À l’inverse, le Bassin Parisien est peu représenté et le Massif central, pas du tout.
Les députés chambellans se retrouvent proportionnellement plus fréquemment au bureau du Corps législatif que leurs collègues puisque quatre d’entre eux y occupent une place. Il s’agit toujours de celle de secrétaire, la moins importante et prestigieuse des quatre (46), celle que l’on réserve généralement à de jeunes députés, il est vrai, prometteurs (47). Tarente est secrétaire de 1852 à 1855, Chaumont-Quitry de 1855 à 1858, Thoinnet de la Turmelière en 1866 et Conegliano de 1867 à 1869. Il est donc presque d’usage que la Chambre ait, parmi ses secrétaires, un chambellan, puisqu’en dix-neuf ans, cela a été le cas durant onze ans. Le long intervalle de 1859 à 1865 correspond globalement à la libéralisation du régime et au décret du 24 novembre 1860 quand le Corps législatif retrouve la prérogative d’élire ses secrétaires (48). Les députés chambellans n’ont pas bonne presse parmi leurs collègues. Prenons l’exemple de l’élection de 1865 qui a lieu le 17 février. Au premier tour de scrutin, le premier député chambellan, Thoinnet de la Turmelière, n’arrive qu’en dixième position avec 37 voix alors que le dernier élu, Darimon, opposant rallié, en recueille 114. Certes, il est élu l’année suivante mais au 2e tour et en avant-dernière position. Dans la Chambre de 1870, il n’y a plus de députés chambellans au bureau. À l’heure où le régime devient parlementaire et où leurs collègues ont tout fait pour que les chambellans ne siègent plus, il n’est pas question d’en retrouver au poste de secrétaire.
Quant aux bureaux particuliers du Corps législatif (49), ils ont, à leur tête, un président assisté d’un secrétaire. À l’exception de la première session durant laquelle le plus âgé des députés du bureau est président et le plus jeune, secrétaire, ils sont élus. Les députés chambellans y sont très bien représentés, jamais comme président, mais huit d’entre eux au poste de secrétaire. Les quatre députés qui ont été secrétaires de la Chambre ont été précédemment secrétaires de bureau, ce qui leur a servi, en quelque sorte, d’apprentissage. Il faut noter, malgré tout, que les députés chambellans qui exercent un secrétariat de bureau, ne le font jamais régulièrement puisque, deux d’entre eux seulement le sont six fois (50) : La Poëze et Thoinnet de la Turmelière. Quant à Conegliano, il est cinq fois secrétaire de bureau, Ayguesvives, quatre fois, Chaumont-Quitry et Ornano, trois fois, Las Cases et Tarente, une fois. À ce titre de comparaison Abbatucci est quarante-quatre fois secrétaire !
Les députés chambellans sont, un peu plus fréquemment que leurs collègues, membres de commissions (51). Onze sur dix-sept ont participé à des commissions d’intérêt général et seize à des commissions d’intérêt local. Seuls trois d’entre eux sont régulièrement membres de commissions d’intérêt général : Jérôme-Paul Champagny, Thoinnet de la Turmelière et Las Cases. Le député chambellan est rarement dans des commissions importantes. Par exemple, il n’est jamais dans les commissions de l’Adresse. Un seul entre dans la commission du budget, Havrincourt, et encore n’y siège-t-il qu’une fois, en 1868. Las Cases se cantonne presque uniquement dans les projets de loi concernant la marine militaire. Le député chambellan est souvent présent dans les commissions d’intérêt local et pas toujours, loin s’en faut, dans celles qui concernent sa circonscription. En 1865, par exemple, Conegliano fait partie de onze commissions de ce type. Le député chambellan, de par son assiduité au Corps législatif (52) et sa qualité de grand propriétaire terrien, est à même de postuler pour ces commissions de moindre importance, mais en prise avec la réalité locale.
Dans chaque commission, un membre a 14,15 % de chances d’exercer l’un des trois postes électifs (53) jusqu’en 1861, et 11 % à partir de cette date. Quant au député chambellan, il n’exerce dans les commissions d’intérêt général auquel il participe, jamais le premier, le second dans 20,43 %, et le troisième dans 6,45 % des cas (54). Dans les commissions d’intérêt local, il exerce 0,49 % des présidences des commissions auxquelles il participe (55), 20,04 % des secrétariat s; enfin, il est rapporteur dans 15,84 % des cas. On voit donc, là encore, que le député chambellan n’a pas, aux yeux de ses collègues, suffisamment d’ampleur pour être président. En revanche, il est prédisposé à être secrétaire et, si on lui confie plus rarement que la moyenne les rapports d’intérêt général, il est bien placé pour rapporter les projets de lois d’intérêt local.
Les députés chambellans ne figurent pas parmi les grands orateurs de la Chambre : aucun n’entre dans les 5 % qui interviennent le plus souvent, les ténors de la Chambre, ceux qui prennent systématiquement la parole sur les grandes questions, en plus de leurs domaines particuliers de compétence (56). Dans la catégorie suivante que l’on pourrait appeler celle des orateurs fréquents, on ne retrouve qu’un député chambellan, le marquis d’Havrincourt, qui intervient à toutes les sessions auxquelles il participe, en moyenne huit à neuf fois par session et qui obtient en six ans de présence, l’impression de sept grands discours (57). La catégorie qui suit, celle des orateurs de circonstance, ceux qui n’interviennent que sur leur spécialité, lorsque leur circonscription ou eux-mêmes sont en cause (58), n’est illustrée que par 4 députés chambellans, ce qui, là encore, est inférieur à la moyenne de l’ensemble des députés. En fait, ce sont dans les deux derniers groupes que l’on rencontre l’essentiel de notre corpus. Les chambellans sont surtout présents parmi les orateurs occasionnels qui ne prennent la parole, en une session, que pour lire un rapport, faire une ou deux remarques, lesquelles représentent au mieux un paragraphe du compte-rendu des débats : ils sont huit dans ce cas. On trouve enfin une sur-représentation des députés chambellans parmi les muets, ceux qui, durant toute leur présence au Corps législatif, et, dans le meilleur des cas, n’ont jamais pris la parole sinon pour interrompre un collègue. Quarante-sept députés sur les six cent neuf qui ont effectivement siégé au Corps législatif appartiennent à cette catégorie, soit 7,71 % ; alors que les déput&eacut e;s chambellans sont quatre pour dix-sept (23,52 %), leurs collègues ne sont que quarante-trois pour cinq cent quatre-vingt-douze (7,26 %). Il faut bien évidemment tenir compte aussi du temps de présence de chacun des députés. Mais, s’il permet de fournir des circonstances atténuantes à Belmont qui n’intervient pas (59), on s’explique plus difficilement, en revanche, le silence de La Poëze, député de 1863 à 1870 qui n’a, durant cette période, sollicité que deux congés (60).
On a beaucoup écrit à tort que le député gouvernemental, a fortiori le député chambellan, vote systématiquement pour les projets qui lui sont soumis. Or, il se permet quelquefois de voter contre le gouvernement, y compris sous l’Empire autoritaire. Il s’agit, il est vrai, de votes sur des projets secondaires et dont l’issue favorable est certaine. Sur des projets importants (loi de sûreté générale votée le 19 février 1858, budget…), la voix du député chambellan ne fait en revanche jamais défaut. En ce sens, on peut qualifier les députés chambellans, au moins jusqu’en 1869, de « noyau dur des gouvernementaux « . Il est intéressant de comparer les votes de deux frères qui siègent en même temps et qui tous deux sont gouvernementaux mais dont l’un seulement est chambellan : Jérôme-Paul et Napoléon Champagny. Le deuxième, qui n’est pas chambellan, se sent beaucoup plus libre que son cadet. C’est ainsi, pour ne relever qu’un exemple, qu’il vote contre la validation de l’élection douteuse d’un candidat officiel, Dalmas, alors que son frère vote pour (22 mars 1860). Il est malgré tout un domaine dans lequel les députés chambellans se montrent jaloux de leur indépendance : la religion. Tous sont catholiques et la plupart de fervents pratiquants et, lorsque l’adresse comporte quelques mots blessants pour le Saint Père, deux députés chambellans font partie des quatre-vingt-onze qui votent un amendement pour défendre le Pape : Las Cases et, le fait est significatif, Jérôme-Paul Champagny. En avril 1865, les deux mêmes, auxquels s’ajoute désormais Thoinnet de la Turmelière, réclament au gouvernement, avec quatre-vingt-un de leurs collègues, des garanties pour le maintien de la souveraineté temporelle du Pape. Dans le domaine politique, les députés chambellans se montrent plus sages ; on en retrouve aucun parmi les quarante-deux signataires de l’amendement libéral de mars 1866, aucun non plus ne figure parmi les soixante et un qui le votent. Sur sept députés chambellans dans la Chambre, en juillet 1869, un seul, Thoinnet de la Turmelière signe le projet d’amendement dit des » Cent seize « . Mais la situation évolue durant la suite de l’été, avec la décision prise par l’Empereur d’aller plus avant dans la voie des réformes libérales. Ce sont, cette fois-ci, quatre noms que l’on retrouve début décembre 1869, parmi les cent vingt-quatre signataires du programme du centre-droit, sur lequel Ollivier va s’appuyer, moins d’un mois plus tard, pour former son gouvernement (61). À ce moment, et jusqu’à la chute du régime, seul un député chambellan reste au sein de la droite extrême, refusant l’évolution libérale, La Poëze, cependant que les deux derniers, Arjuzon et de Piennes, semblent plutôt dans l’expectative.
En dépit d’une idée reçue et fort répandue que l’étude des votes dissipe donc, les députés chambellans ne constituent plus à proprement parler un corps à la Chambre à la fin du régime et, en tout cas, pas un groupe politiquement soudé. S’ils en ont jamais constitué un, celui-ci s’est désagrégé avec les réformes libérales. Conegliano le dit lui-même : » il n’y avait parmi les Chambellans aucun esprit de corps. » (62) Du reste, ces derniers se connaissent mal. Même s’ils se voient à la Chambre ou dans les clubs, ce n’est en tout cas pas à la Cour qu’ils peuvent entretenir des relations suivies puisqu’ils sont rarement en poste en même temps et toujours pour une durée très limitée.
Le devenir des députés chambellans
Six de nos dix-sept députés chambellans sont morts avant la chute du Second Empire. Le décès de trois d’entre eux est particulièrement tragique. Belmont est atteint de goutte, mais il met un point d’honneur à exercer son service de chambellan. Il est attaché au service de Victor-Emmanuel, lors du séjour de celui-ci en France et sa santé chancelante n’y résiste pas. Il meurt le 11juillet 1857, dans son château de Quévillon (Seine-Inférieure) (63). Riencourt succombe mystérieusement à un coup de pistolet, le 20 octobre 1862, à Paris (64). Chaumont-Quitry meurt du choléra, le 24 août 1866, dans son château du Landin (Eure) (65). Trois députés chambellans terminent leur carrière politique au Sénat : La Bédoyère nommé en août 1859, Tascher de la Pagerie, en mars 1861, à la suite de son père qui vient de décéder et Macdonald, en mai 1869. Parmi les onze députés qui vivent encore au 4 Septembre, cinq exercent un mandat national par la suite. Ayguesvives est élu en 1876 mais est invalidé en 1877 et ne peut être réélu par la suite. Champagny est élu en 1877, lui aussi est invalidé et ne parvient pas à se faire réélire. Havrincourt, élu député en 1877 après un échec en 1876, ne se représente pas en 1881 et devient sénateur en 1886, siégeant jusqu’en 1891. Thoinnet de la Turmelière est constamment élu député de 1876 à sa mort en 1887. Enfin, Zorn de Bulach qui fait le choix de l’Allemagne, est élu au Reichstag comme candidat de la » protestation » puis finit par se rallier, devient vice-président de la Délégation et membre du Conseil d’& Eacute;tat d’Alsace-Lorraine.
Tous restent fidèles au bonapartisme et Havrincourt et Zorn de Bulach sont loin d’être les derniers. Le deuxième fait même le voyage de Chislehurst en mars 1872. À la mort de Napoléon III, il fait dire une messe en son honneur dans la chapelle de son château, comme pour se faire pardonner de n’avoir pu assister aux obsèques car il est surveillé ; il reste en correspondance avec le duc de Bassano, Eugénie et le Prince impérial (66). À son exception, tous les députés chambellans survivants assistent aux funérailles (67). Quant à Havrincourt, il fait à nouveau le voyage d’Angleterre à la mort du Prince impérial et il figure même parmi les officiels qui gardent le catafalque (68). C’est cependant Thoinnet de la Turmelière qui se révèle le plus assidu puisqu’il accomplit tous les ans le pèlerinage de Chislehurst et qu’il continue, après la mort de NapoléonIII, à exercer parfois le rôle de chambellan ; ainsi, lors de l’accession du Prince impérial à la majorité, c’est lui qui introduit les personnalités venues lui rendre visite (69).
Avec Eugène Halwin, marquis de Piennes qui meurt à Vrbovec, en Croatie, le 6 janvier 1911, à 85 ans, s’éteint le dernier des députés chambellans (70).
Globalement, on peut donc dire que les députés chambellans ont constitué un groupe social homogène et ont eu des orientations politiques semblables, même si les divergences, essentiellement de personnalités, ont pu exister. En revanche, il serait hasardeux de les qualifier de groupe politique, terme d’ailleurs anachronique, puisque aucune concertation n’avait lieu entre des hommes qui se connaissaient d’ailleurs assez mal.
À en croire Conegliano, on a critiqué les chambellans pour leur manque d’indépendance mais » le reproche qu’on faisait à ces messieurs était mal fondé, l’Empereur leur laissant et leur voulant même une indépendance absolue. » (71) En fait, sauf pour certains d’entre eux, et seulement sur le terrain religieux, nous l’avons dit, ils ne pouvaient se permettre d’être indépendants, en raison de leur position ambiguë. La manière dont ils étaient désignés pour entrer au Corps législatif, leur présence à la Cour, les avantages dont ils bénéficiaient, les rendaient naturellement dépendants du pouvoir et jalousés. Il était également normal que leurs collègues les tiennent en suspicion puisque les chambellans rapportaient inévitablement au Chef de l’État, les propos tenus à la Chambre, en séance comme dans les couloirs. Ce qui semblait un travers de plus du régime quand l’Empereur contrôlait tout, devenait intolérable aux yeux du plus grand nombre, lorsque les libertés réapparurent. Les journalistes d’opposition firent des députés chambellans les derniers vestiges du régime autoritaire et réclamèrent leur démission ou leur invalidation. N’étaient-ils pas, à la fois, les premiers bénéficiaires des faveurs de Cour et de la pression électorale ? Les députés n’hésitèrent alors pas à sacrifier leurs collègues chambellans, en novembre 1869, en interprétant en leur défaveur un décret vieux pourtant de plus de dix-sept ans !
Liste des députés chambellans du Second Empire
– Félix Jean François Thomas comte d’Arjuzon, chambellan de l’Empereur, député de l’Eure de 1852 à 1870.
– Jacques Auguste Martin comte d’Ayguesvives, chambellan de l’Empereur, député de la Haute-Garonne de 1863 à 1870.
– Marie Louis Gabriel Alfred Ladislas de Briançon-Vachon, marquis de Belmont, chambellan de l’Empereur, député des Basses-Pyrénées d’août 1855 à juillet 1857.
– Jérôme-Paul Marie Jean Baptiste Nompère, comte de Champagny, chambellan de l’Empereur, député des Côtes-du-Nord de septembre 1853 à 1870.
– Odon Charles Joseph marquis de Chaumont-Quitry, chambellan de l’Empereur, député de la Sarthe de juillet 1854 à 1863.
– Charles Adrien Gustave Duchesne de Gillevoisin, marquis de Conégliano, chambellan de l’Empereur, député du Doubs de 1857 à 1869.
– Alphonse Pierre de Cardevac, marquis d’Havrincourt, chambellan de l’Impératrice puis de l’Empereur, député du Nord de 1863 à 1869.
– Georges César Raphaël Huchet, comte de La Bédoyère, chambellan de l’Empereur, député de Seine-Inférieure d’avril 1856 à août 1859.
– Olivier Charles Marie comte de La Poëze, chambellan de l’Empereur, député de la Vendée de 1863 à 1870.
– Charles Auguste Joséphine Pons Barthélémy marquis de Las Cases, chambellan de l’Empereur, député du Maine-et-Loire de 1857 à 1869.
– Rodolphe Auguste comte d’Ornano, chambellan de l’Empereur, député de l’Yonne de septembre 1853 à octobre 1865.
– Eugène Emmanuel Ernest Halwin, marquis de Piennes, chambellan de l’Impératrice, député de la Manche de novembre 1868 à 1870.
– Adrien Roger comte de Riencourt, chambellan de l’Empereur, député de la Somme de janvier 1860 à octobre 1862.
– Louis Marie Alexandre Mac Donald, duc de Tarente, chambellan de l’Empereur, député du Loiret de 1852 à 1869.
– Charles Joseph Louis Robert Philippe comte de Tascher de la Pagerie, chambellan de l’Impératrice, député du Gard de 1857 à mars 1861.
– Charles Célestin Joseph Thoinnet de la Turmelière, chambellan de l’Empereur, député de la Loire-Inférieure de 1857 à 1870.
– François Antoine Philippe Henri dit Franz Zorn de Bulach, chambellan de l’Empereur, député du Bas-Rhin de 1863 à janvier 1864 et en 1869-1870.